On connaît le café vietnamien. On connaît le phở, le bánh mì, les rizières, la baie d’Ha Long. Mais on connaît encore peu les vieux théiers du nord du Vietnam, les feuilles Shan Tuyết couvertes d’un fin duvet blanc, les thés de forêt cueillis dans la brume, ou la place discrète du thé dans les maisons vietnamiennes.
Le thé vietnamien n’est pourtant pas une nouveauté.
Le Vietnam fait partie des pays importants du thé dans le monde. En 2024, il était le 5e exportateur mondial de thé en valeur, selon les données de l’OEC. Pourtant, dans l’imaginaire européen, le thé vietnamien reste souvent presque invisible. (The Observatory of Economic Complexity)
C’est ce paradoxe qui m’a longtemps frappée. Il est une histoire ancienne, un territoire, une mémoire familiale et un geste d’accueil. Il ne se montre pas toujours sous la forme d’une cérémonie très codifiée. Il vit souvent plus simplement : dans une tasse offerte, dans une conversation qui commence, dans une théière posée au centre de la table.
Cet article revient sur trois idées reçues qui empêchent encore de comprendre la véritable culture du thé vietnamien
Le thé vietnamien n’a pas de véritable histoire ancient
Pourquoi cette idée existe-t-elle ?
Lorsque l’on parle d’histoire du thé, les récits les plus connus viennent souvent de Chine, du Japon ou de Taïwan.
Ces pays ont su transmettre leur culture du thé à travers des textes, des écoles, des objets, des cérémonies et une image internationale très forte.Le Vietnam, lui, a longtemps raconté son thé plus discrètement.
Le nord du Vietnam, un territoire ancien du théier
Le nord du Vietnam appartient à la grande zone montagneuse d’Asie où le théier a trouvé depuis très longtemps un environnement naturel favorable. Cette zone rejoint les massifs du Yunnan et d’autres régions anciennes du thé. Mais au Vietnam, l’histoire ne se lit pas seulement dans les archives. Elle se voit dans les arbres.
Dans les montagnes de Hà Giang, Lào Cai, Yên Bái, Lai Châu ou Điện Biên, on trouve encore des théiers Shan Tuyết anciens qui poussent dans des forêts mixtes, sur les pentes de haute montagne, souvent loin des jardins organisés et des plantations modernes. Ces arbres ne sont pas issus d’une logique industrielle, ni d’une sélection de laboratoire. Ils appartiennent à un paysage plus ancien, où le théier peut se régénérer naturellement, à partir des graines tombées au sol, dans un écosystème vivant.
C’est cette présence des théiers anciens qui donne au thé vietnamien une profondeur historique particulière. Elle montre que le Vietnam n’est pas seulement un pays producteur de thé, mais aussi l’un des territoires où l’on peut encore observer une relation très ancienne entre le théier, la forêt, la montagne et les communautés locales.
La première fois que je suis montée dans ces montagnes, j’ai été frappée par cette continuité. Devant certains théiers, on ne voit pas seulement une plante. On voit un paysage vivant où les arbres, les villages et les savoir-faire semblent appartenir à la même histoire.
Le Shan Tuyết, dont le nom évoque la montagne et le duvet blanc qui couvre les jeunes bourgeons, incarne cette mémoire vivante. Dans la tasse, cette origine se traduit souvent par une matière profonde, une belle longueur en bouche, peu d’amertume dure, et des notes végétales, miellées, boisées ou minérales selon la transformation.
Une histoire interrompue par les événements du pays
Si cette histoire est restée peu connue, ce n’est pas parce qu’elle n’existait pas.
C’est parce que le Vietnam a traversé près de deux millénaires de conflits, d’occupations et de périodes de reconstruction.
Entre la domination chinoise (111 av. J.-C. – 1789),
les invasions mongoles du XIIIᵉ siècle (1258–1288)
la colonisation française (1858–1954)
la guerre du Vietnam (1955–1975)
les conflits avec les Khmers rouges (1975–1989)
les tensions frontalières avec la Chine (1979–1991), le pays a consacré une grande partie de son histoire à préserver son existence et à se reconstruire.
Pendant que d’autres nations de thé développaient des écoles de thé, des cérémonies codifiées et une image internationale autour de leur patrimoine théicole, le Vietnam devait reconstruire ses infrastructures, son économie et ses filières agricoles.
Le problème n’est donc pas l’absence d’histoire, mais plutôt l’absence de récit. Le thé vietnamien n’a jamais cessé d’exister ; cependant, pendant longtemps, il a été davantage vécu que raconté, ce qui explique en partie pourquoi il reste encore méconnu à l’international.
Le thé du Vietnam est seulement du thé vert
Le thé vert vietnamien existe, mais il ne résume pas tout
Le thé vert est très présent au Vietnam. Il accompagne la vie quotidienne, les repas, les pauses, les conversations simples. Il peut être fort, végétal, parfois astringent lorsqu’il est infusé longuement, comme on le fait souvent dans les habitudes populaires vietnamiennes. Mais réduire le thé vietnamien au thé vert serait une erreur.
Les couleurs du thé vietnamien : une diversité de transformations
Toutes les couleurs de thé viennent de la même plante : Camellia sinensis.
Ce qui change, ce n’est pas seulement la variété. C’est surtout la transformation de la feuille : flétrissage, fixation, roulage, oxydation, sudation, fermentation ou vieillissement.
Au Vietnam, on trouve aujourd’hui :
- le thé blanc, souvent très peu transformé ;
- le thé vert, fixé à la chaleur pour préserver sa fraîcheur végétale ;
- le thé jaune, rare, adouci par une étape de sudation ;
- le thé noir, entièrement oxydé ;
- le thé oolong, partiellement oxydé ;
- le Pu-erh, ou thé fermenté, qui évolue avec le temps.
Cette diversité montre une chose essentielle : le thé vietnamien n’est pas une couleur unique. C’est une palette.
Le thé de forêt Vietnam : une expression plus profonde du terroir
Le thé de forêt Vietnam vient de théiers anciens qui poussent dans des zones montagneuses, souvent loin des jardins cultivés classiques. Ces arbres ne donnent pas seulement une feuille différente. Ils donnent une autre sensation.
Leur croissance lente, leur environnement forestier, l’altitude, la brume et la biodiversité influencent la structure du thé. Dans la tasse, cela peut créer une liqueur plus profonde, plus minérale, plus longue, avec une amertume mieux intégrée.
Lorsque l’on passe du temps sur place avec les cueilleurs, on comprend aussi que cette singularité ne vient pas uniquement de l’arbre. Elle vient du lien ancien entre la forêt, les communautés locales et les gestes de récolte transmis de génération en génération.
C’est là que le thé vietnamien de spécialité devient particulièrement intéressant pour les amateurs européens.
Il ne cherche pas à imiter les grands thés chinois, japonais ou taïwanais. Il propose une autre voix : plus forestière, plus brute, parfois plus silencieuse, mais très singulière.
Le Vietnam n’a pas de cérémonie du thé vietnamienne
Une culture moins codifiée ne veut pas dire absence de culture
Beaucoup de personnes cherchent une cérémonie du thé vietnamienne comparable au chanoyu japonais ou au gong fu cha chinois, mais la culture du thé vietnamien ne fonctionne pas toujours selon cette logique. Elle est moins formalisée, plus quotidienne et plus directement liée aux situations de vie, ce qui explique peut-être pourquoi elle est restée moins visible à l’international.
Il existe pourtant une véritable philosophie du thé au Vietnam. La notion de Trà Nô, que l’on pourrait traduire par « serviteur du thé », rappelle que l’homme ne cherche pas à dominer le thé, mais à s’y adapter avec humilité, patience et attention. Cette vision se prolonge dans les Dix disciplines du thé vietnamien, un ensemble de principes qui invitent à cultiver la simplicité, le respect, la maîtrise de soi et l’harmonie avec les autres à travers la pratique du thé. Plus qu’une cérémonie codifiée, il s’agit d’un chemin de vie où chaque geste devient une manière d’apprendre à mieux habiter le monde.
La culture du thé vietnamien commence souvent par l’accueil
Au Vietnam, lorsqu’un invité arrive, on lui offre souvent quelque chose à boire, et très souvent du thé. Ce geste peut paraître simple, mais il porte une signification profonde : lorsqu’une tasse est posée sur la table, elle indique que l’invité est accueilli et que la conversation peut commencer. Il existe d’ailleurs une expression très juste : “Chén trà là đầu câu chuyện”, qui signifie que la tasse de thé est le début de la conversation. Le thé n’est donc pas seulement une boisson, car il ouvre un espace social.
Du trottoir aux cérémonies familiales
La culture du thé vietnamien traverse plusieurs mondes : dans la rue, elle apparaît dans les quán trà đá, ces petites échoppes où l’on boit un thé glacé ou un thé vert fort sur un tabouret bas ; dans la maison, elle devient un geste d’hospitalité ; pendant le Tết, elle accompagne les retrouvailles, les vœux, les douceurs et les longues conversations familiales ; dans les mariages, elle peut être offerte aux parents et aux anciens comme signe de gratitude, de respect et de reconnaissance ; enfin, sur l’autel des ancêtres, elle devient une présence silencieuse, une manière de maintenir le lien avec ceux qui ont précédé. C’est cela, la culture du thé vietnamien : une culture qui va de la rue à la maison, de la conversation ordinaire à la mémoire familiale.
Pourquoi ces idées reçues doivent être corrigées
Ces idées reçues ne concernent pas seulement le thé, car elles influencent aussi la manière dont on regarde le Vietnam. Si l’on pense que le thé vietnamien se limite à un thé vert simple, sans histoire ni culture, on passe à côté d’un patrimoine entier : les théiers Shan Tuyết, les thés de forêt, les savoir-faire artisanaux, les communautés de montagne, les gestes familiaux, ainsi que les rituels de respect et d’hospitalité. Mieux comprendre le thé vietnamien, c’est donc redonner de la profondeur à une culture qui a longtemps été peu racontée. Le thé vietnamien n’a pas besoin d’être comparé aux autres traditions du thé pour être légitime ; il a simplement besoin d’être regardé dans sa propre lumière.
Conclusion
Le thé vietnamien n’est pas une simple boisson venue d’Asie. Il porte une histoire ancienne, des territoires de montagne, des théiers Shan Tuyết, des gestes familiaux et une culture de l’accueil. Les trois idées reçues que nous venons de déconstruire montrent surtout une chose : ce thé n’est pas nouveau, il a seulement été peu visible. Depuis plusieurs années, j’essaie simplement de faire connaître cette autre réalité du thé vietnamien à travers des dégustations, des ateliers et des rencontres en Europe. Plus je découvre ces théiers anciens et les personnes qui vivent avec eux, plus je suis convaincue qu’ils méritent d’être regardés pour ce qu’ils sont : un patrimoine vivant, et non une curiosité méconnue.
Pour prolonger cette découverte, vous pouvez explorer nos articles dédiés à l’histoire, les rituels et les secrets du thé vietnamien, aux thés de forêt du Vietnam et aux différentes couleurs du thé.
Pour prolonger cette découverte, vous pouvez explorer nos articles dédiés à l’histoire, les rituels et les secrets du thé vietnamien, aux thés de forêt du Vietnam et aux différentes couleurs du thé dans notre FAQ.
















