À l’occasion de la Fête de la Musique, nous vous invitons à découvrir le Vietnam autrement : par sa musique. Du Nord au Sud, ce voyage traverse ses grandes traditions, ses instruments, ses origines anciennes et les influences chinoises, françaises et américaines qui ont marqué son évolution.
Pour accompagner cette découverte, Vân, fondatrice de Nuage Sauvage et Trà Art, partage une playlist spécialement sélectionnée. Elle permet d’entendre comment ces héritages continuent de vivre dans la musique vietnamienne d’aujourd’hui. Car la musique vietnamienne n’est pas un style unique : c’est une mosaïque de mondes sonores, façonnés par les histoires, les paysages et les cultures du Nord, du Centre et du Sud.
Trois régions, trois univers musicaux
La diversité de la musique vietnamienne est liée à la géographie du pays. Sur plus de 1 600 kilomètres du Nord au Sud, le Vietnam traverse des paysages très différents : delta du Fleuve Rouge, montagnes du Nord, côtes du Centre et vaste delta du Mékong. Dans le Nord, les villages du delta ont favorisé les fêtes communautaires, les chants de dialogue et les traditions orales. Au Centre, la cour impériale de Huế et la longue façade maritime ont fait coexister musique cérémonielle, théâtre classique, chants de marins et formes populaires. Dans le Sud, les fleuves, les migrations successives et les échanges commerciaux ont nourri une culture plus ouverte, marquée par l’improvisation, le théâtre chanté et l’accueil rapide de nouvelles influences venues d’ailleurs. Chaque région a donc développé une manière propre de chanter, de jouer et de raconter le monde.
Le Nord : le berceau du chant, du récit et des arts populaires
Le Nord du Vietnam, en particulier le delta du Fleuve Rouge, est l’un des grands foyers de la culture vietnamienne ancienne, marqué par les villages, les rizières, les fêtes communautaires et la transmission orale. Sa musique est souvent liée à la voix : elle répond, raconte, commente la vie sociale ou accompagne le théâtre populaire.
C’est dans cet univers que se sont développées plusieurs grandes formes de chant populaire du Nord.
Le Quan họ, originaire de Bắc Ninh et Bắc Giang, est un chant alterné entre groupes de chanteurs et de chanteuses. Une voix lance une phrase, l’autre répond avec une mélodie proche mais des paroles différentes. Ce n’est pas un simple duo : c’est un art du dialogue, de la mémoire et de la relation sociale, souvent associé aux fêtes villageoises et aux rencontres communautaires.
Le Ca trù appartient à un registre savant et intime, dans un cadre lettré, raffiné et souvent réservé à une écoute attentive. Il réunit généralement une chanteuse, le đàn đáy, le phách et le trống chầu. La chanteuse ne cherche pas seulement à “chanter juste” : elle travaille les respirations, les ornements, les silences et les inflexions. Pour Vân, cette émotion retenue, mélancolique et nuancée peut rappeler, dans l’esprit, certaines libertés expressives du jazz ou du blues — mais dans une langue musicale entièrement vietnamienne.
Le Xẩm partage une même importance accordée à la voix, au texte et à l’art de raconter. Mais il naît dans un tout autre univers : la rue, les marchés ou les gares, au contact direct des passants. Souvent interprété autrefois par des chanteurs aveugles installés sur une natte, il raconte les vies ordinaires : pauvreté, injustice, morale populaire, humour ou destin. C’est une musique narrative, directe, parfois mordante, qui transforme l’espace public en scène.
Le Chèo est un théâtre populaire du Nord. Il mêle chant, musique, jeu scénique, dialogue parlé et satire sociale. Contrairement au Ca trù, il ne repose pas sur une écoute intime, mais sur la scène collective : personnages comiques, critiques sociales, récits moraux, histoires de village. C’est une forme de théâtre chanté où la musique sert à faire avancer l’action, caractériser les personnages et créer le lien avec le public.
Les marionnettes sur l’eau (múa rối nước) sont l’une des formes les plus singulières du Nord du Vietnam, et l’un des arts scéniques les plus rares au monde. Elles sont nées dans un pays où l’eau façonne les paysages et la vie quotidienne : rizières, étangs, mares, fleuves et villages du delta. Les marionnettistes sont cachés derrière le décor, souvent immergés jusqu’à la taille, tandis que les marionnettes apparaissent à la surface de l’eau. À côté de la scène, les musiciens accompagnent l’action avec tambours, cymbales, flûtes, chants et instruments à vent.
C’est à la fois théâtre, musique, sculpture, récit populaire et art de la manipulation. Les scènes racontent la pêche, la culture du riz, les animaux, les fêtes, les légendes et la vie rurale vietnamienne. Pour Vân, c’est l’un des spectacles à voir absolument à Hanoï, notamment au Théâtre de marionnettes sur l’eau Thăng Long. Chaque fois qu’elle retourne au Vietnam, elle aime y aller deux fois. Ce spectacle vivant réunit musique, théâtre, chant proche du Chèo et marionnettes en bois sculpté – humains, paons, serpents, poissons — fines, colorées et pleines de mouvement. Grâce à la rencontre entre techniques scéniques modernes et tradition, avec la lumière, le feu, l’eau, les sons et les gestes, le múa rối nước devient un spectacle vibrant, joyeux et profondément sensoriel.
Le Nhã nhạc appartient au monde de l’empereur, de la cour et des grandes cérémonies officielles. Selon l’UNESCO, cette musique de cour vietnamienne réunit musiques et danses jouées du XVe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, lors de cérémonies impériales, couronnements, funérailles, fêtes religieuses ou réceptions officielles. Pour un lecteur européen, il ne faut pas l’imaginer comme une simple “chanson”, mais comme un grand ensemble cérémoniel : instruments, percussions, vents, cordes, gestes codifiés et fonction politique claire. Le Nhã nhạc ne sert pas seulement à produire du beau son ; il organise la solennité du pouvoir.
Le Ca Huế, lui, quitte progressivement les espaces du pouvoir pour entrer dans ceux des lettrés, des mandarins, des familles aisées puis d’un public plus large. Plus intime que le Nhã nhạc, il se situe entre musique savante et musique populaire, entre héritage de cour et sensibilité locale. Souvent associé à la rivière des Parfums, il se distingue par une écoute lente, raffinée et mélancolique. Là où le Nhã nhạc impose un cadre cérémoniel, le Ca Huế ouvre un espace plus intérieur, fait de nuances, de poésie et de retenue.
Le Bài chòi montre une autre facette du Centre : une musique populaire, collective et liée aux fêtes de village. Reconnu par l’UNESCO, il combine musique, poésie, théâtre, jeu, peinture et littérature, sous deux formes principales : le jeu de Bài chòi, souvent pratiquer pendant le Tết dans de petites huttes en bambou, et la performance scénique portée par les anh Hiệu et chị Hiệu – les chanteurs-animateurs qui dirigent le jeu, improvisent des vers et assurent le lien entre les cartes et le public. Les participants reçoivent des cartes, puis attendent que le chanteur les annonce à travers des vers chantés, souvent improvisés, drôles ou pleins de sous-entendus. C’est ce dialogue avec le public qui rend le Bài chòi si vivant : il montre que la musique du Centre n’est pas seulement impériale ou savante, mais aussi populaire, joyeuse, théâtrale et enracinée dans la vie commune.
Le Tuồng hát bội, est un théâtre classique vietnamien très codifié. Il utilise costumes, maquillage, musique, chant, parole et gestes symboliques. Chaque couleur, chaque mouvement, chaque manière de chanter aide le public à comprendre le rang, le caractère ou la destinée d’un personnage. Par certains aspects, il peut rappeler les grands théâtres classiques d’Asie de l’Est, mais il a développé une esthétique vietnamienne propre, centrée sur l’histoire, la loyauté, le courage, les conflits moraux et les figures héroïques.
Le Centre est donc une région de contrastes : la cour impériale avec le Nhã nhạc, l’intimité poétique du Ca Huế, la participation populaire du Bài chòi et la puissance scénique du Tuồng.
Le Sud : fleuves, théâtre chanté et modernité urbaine
Le Sud du Vietnam s’est construit dans un autre paysage : fleuves, canaux, migrations, terres nouvelles, échanges commerciaux et grandes villes ouvertes sur le monde. Sa musique porte cette mobilité. Elle est souvent plus souple, plus sentimentale, plus improvisée et plus directement liée au public.
Le Đờn ca tài tử est l’une des formes les plus représentatives du Sud. Né dans l’espace culturel du delta du Mékong, il évoque la vie et le travail des habitants sur les terres et les rivières du Sud. Il repose sur l’écoute entre musiciens, l’ornementation et l’improvisation. Un air n’est pas seulement exécuté : il est repris, varié, prolongé selon la sensibilité des interprètes. C’est une musique de partage, souvent jouée lors de fêtes, de commémorations, de rencontres familiales ou communautaires.
Le Cải lương, apparu au début du XXe siècle dans le Sud, est un théâtre chanté moderne. Son nom signifie littéralement “théâtre rénové”. Il combine Đờn ca tài tử, théâtre parlé, chant, narration dramatique et mise en scène plus moderne. Comme dans plusieurs formes de théâtre asiatique, on y trouve costumes, maquillage, dialogues parlés et passages chantés ; mais le Cải lương se distingue par sa manière de faire entendre l’émotion vietnamienne, surtout à travers le vọng cổ, un style chanté très mélancolique, souvent associé à la nostalgie, à la séparation, à l’amour impossible ou aux dilemmes familiaux. C’est un théâtre où l’on parle, chante et pleure presque en même temps.
Plus tard, les villes du Sud, notamment Saïgon, voient émerger le boléro vietnamien et le nhạc vàng — littéralement “musique jaune”. Au Vietnam, on nomme parfois la musique par couleurs : nhạc đỏ, la “musique rouge”, désigne souvent les chants révolutionnaires ou patriotiques, tandis que nhạc vàng renvoie à une musique sentimentale, liée au Sud, à l’amour, à la guerre, à l’exil, à la perte, à la nostalgie et à la vie quotidienne. Comme le thé vietnamien, la musique vietnamienne a donc aussi ses couleurs. Pour un lecteur européen, on pourrait rapprocher son esprit de celui du blues : une mélancolie persistante, “day dứt”, douloureuse et difficile à oublier. Mais musicalement, ce n’est pas du blues : ses mélodies, ses rythmes et sa manière de chanter appartiennent à une autre histoire, marquée notamment par le boléro vietnamien.
Les instruments qui donnent leur voix à ces traditions
La musique vietnamienne ne repose pas sur un seul instrument, mais sur des familles entières qui se partagent les régions, les genres et les contextes. Cordes, vents et percussions dialoguent pour créer des couleurs très différentes, de la musique de cour aux chants de villages, des rituels aux scènes modernes.
Instruments à cordes
Le Vietnam possède environ une trentaine d’instruments à cordes, selon les variantes régionales et les instruments des communautés ethniques. Il serait impossible de tous les citer ici ; nous retenons seulement quelques exemples parmi les plus représentatifs. Le đàn bầu, monocorde au timbre très expressif, se rapproche de la voix humaine par ses inflexions fines et est devenu l’un des symboles sonores du Vietnam. Le đàn tranh, cithare à cordes pincées, appartient à une grande famille est-asiatique mais suit au Vietnam les intonations de la langue et porte aussi bien les musiques de cour que le Đờn ca tài tử du Sud. Le đàn đáy, luth à long manche du Ca trù, soutient la voix de la chanteuse avec un son sec et profond. Le đàn nguyệt, luth en forme de lune, trace des lignes mélodiques souples dans les musiques du Centre et du Sud. Le đàn tính accompagne enfin les chants Then des communautés Tày, Nùng et Thái.
Parmi eux, le đàn bầu occupe une place à part. Avec une seule corde, il peut pourtant produire une grande variété de notes grâce au jeu des harmoniques et aux variations de tension exercées par le musicien. Son timbre doux, expressif et légèrement mélancolique rappelle souvent les inflexions de la voix humaine. Đàn bầu est devenu l’un des symboles de la musique vietnamienne, il illustre parfaitement la capacité des musiciens vietnamiens à créer une grande richesse sonore à partir d’une remarquable simplicité.
Instruments à vent
Les instruments à vent vietnamiens comptent environ une vingtaine de formes, surtout autour du bambou, du bois et des anches. Ici encore, nous ne citons que quelques instruments essentiels. La sáo trúc, flûte en bambou, associe un son doux à l’image des paysages ruraux. Le kèn bầu, hautbois puissant, marque les processions, les cérémonies et certains théâtres populaires. La flûte verticale tiêu, plus méditative, apparaît dans des contextes liés à la spiritualité, à la musique de cour ou à une écoute plus intérieure.
Instruments à percussion
Les percussions forment probablement la famille la plus vaste, avec plusieurs dizaines de formes : tambours, gongs, cliquettes, blocs de bois, cymbales ou instruments rituels. Elles utilisent souvent des matières très présentes dans la culture matérielle vietnamienne : le bronze, la peau de buffle, le bambou et le bois. Le trống accompagne fêtes, cérémonies, théâtres et rassemblements. Le phách, petites lames de bambou ou de bois, est fondamental dans le Ca trù, où ses frappes dialoguent avec la voix. Les ensembles de cồng chiêng, gongs des Hauts Plateaux, incarnent la communauté et portent une valeur spirituelle et sociale. Le T’rưng, xylophone en bambou associé aux Hauts Plateaux, apporte une sonorité claire et boisée. Le trống chầu, tambour d’“appréciation”, commente en direct la performance dans certains genres comme le Ca trù, transformant le rythme en véritable geste critique.
À Paris, certains instruments vietnamiens peuvent aussi être découverts à la Cité de la musique – Philharmonie de Paris. Ces instruments ne produisent pas seulement des sons différents. Ils traduisent des manières différentes de vivre, de célébrer, de raconter et de transmettre.
Mais cette richesse régionale soulève une autre question : d’où vient-elle ?
Pour comprendre pourquoi la musique vietnamienne est devenue aussi diverse, il faut remonter bien avant les chansons, les théâtres et même les premières dynasties vietnamiennes.
Aux origines de la musique vietnamienne : du mythe fondateur au tambour Đông Sơn
Après avoir traversé les régions, les formes musicales et les instruments, une question devient essentielle : d’où vient cette culture sonore si ancienne ?
Les rois Hùng et la mémoire des origines
Dans la mémoire vietnamienne, les origines du pays sont associées aux rois Hùng, considérés comme les premiers souverains du Văn Lang, l’un des premiers royaumes liés à l’histoire ancienne du Vietnam. Cette mémoire historique se mêle au récit de Lạc Long Quân et Âu Cơ, souvent résumé par l’expression “con rồng cháu tiên” : les descendants du dragon et de la fée. Ce récit appartient au mythe fondateur, mais il dit quelque chose d’essentiel : le peuple vietnamien se pense depuis longtemps dans un lien profond avec l’eau, les montagnes, les plaines, la nature et la communauté. Cette vision permet de mieux comprendre la place de la musique dans la culture vietnamienne.
Le tambour Đông Sơn : une musique qui raconte l’origine du Vietnam
Le tambour Đông Sơn est l’un des plus anciens témoins de la culture vietnamienne. Le célèbre tambour Ngọc Lũ, découvert dans la province de Hà Nam, est généralement daté du IIIe–IIe siècle avant notre ère : il porte donc plus de 2 000 ans d’histoire. Comme vestige archéologique, il montre que les anciens Vietnamiens avaient déjà créé un instrument sonore complexe, sans doute l’un des grands instruments pionniers de leur culture musicale. Fabriqué en bronze, il témoigne aussi d’une maîtrise très avancée pour l’époque : fonte du métal, relief décoratif, composition circulaire et langage symbolique. Il n’était donc pas seulement fait pour produire un son. Il accompagnait les rites, les fêtes, les récoltes, les combats et les grands moments de la vie commune.
Mais le tambour Đông Sơn est aussi une œuvre d’art complète : sculpture, image, composition visuelle et récit gravé dans le bronze. Sa surface circulaire s’organise autour d’un soleil central, entouré d’oiseaux Lạc Việt, de bateaux, de danseurs, de musiciens, de personnages coiffés de plumes et de scènes de procession. Les bateaux rappellent les fleuves et les plaines humides du Nord Vietnam ; les oiseaux relient le ciel, l’eau et la terre ; les corps qui dansent et les mains qui frappent montrent une communauté en mouvement. Tout y parle d’une civilisation agricole, fluviale, rituelle et collective, où l’être humain n’est pas au-dessus de la nature, mais inscrit dans un cycle plus vaste. Pour les vietnamiens, ce tambour est une grande fierté : il fait écho à l’imaginaire vietnamien des “con rồng cháu tiên”, les descendants du Dragon et de la Fée, et à une mémoire ancienne où l’origine du peuple se raconte par les liens entre la nature, les ancêtres et le symbole culturel du Vietnam.
Comment l’histoire a transformé la musique vietnamienne ?
L’influence chinoise : cour, rites et instruments
Plus de mille ans de relations avec la Chine ont introduit au Vietnam une couche musicale savante : pensée du rite, musique de cour, instruments à cordes, cithares et flûtes apparentées. Le đàn tranh en est un bon exemple : proche du guzheng chinois par sa construction, il a développé au Vietnam un jeu, des ornements et un répertoire adaptés à la langue vietnamienne, avec ses glissements de notes, ses inflexions vocales et ses nuances expressives, où la retenue compte autant que l’intensité.
Cette influence se retrouve aussi dans certaines formes théâtrales et musicales, qui empruntent au théâtre classique chinois avant de transformer ces éléments. Le Cải lương, apparu dans le Sud au début du XXe siècle et héritier du Đờn ca tài tử, illustre cette capacité d’adaptation : ses mélodies étirées, ses longues phrases chantées et ses ornementations expriment la nostalgie, l’attente, la séparation ou les dilemmes humains. L’influence chinoise n’a donc pas seulement été reçue ; elle a été transformée pour créer des formes musicales vietnamiennes propres.
L’influence française : théâtres, conservatoires et chanson moderne
La présence française, du XIXe siècle à 1954, apporte au Vietnam un univers musical profondément différent. Jusqu’alors, la musique vietnamienne s’écoute principalement dans les villages, les fêtes, les temples, les cours impériales ou les théâtres traditionnels. Avec l’arrivée des Français apparaissent de nouveaux espaces : salles de concert, opéras, fanfares, écoles de musique et institutions d’enseignement inspirées du modèle européen.
L’exemple le plus visible reste le Grand Théâtre de Hanoï, construit entre 1901 et 1911 sur le modèle du Palais Garnier. Au-delà de son architecture, ce bâtiment introduit une nouvelle relation à la musique : un public assis face à une scène, un programme structuré, une écoute attentive et l’exécution d’œuvres écrites pour de grands ensembles instrumentaux. Si l’orchestre symphonique est né en Europe bien avant la période coloniale, c’est à travers les institutions françaises que cette tradition commence à s’implanter au Vietnam.
La diffusion du solfège occidental, de la partition et de l’enseignement musical moderne permet également l’apprentissage du piano, du violon, du violoncelle ou de la guitare. Pour la première fois, la musique peut être conservée, transmise et interprétée à partir d’une écriture standardisée. Cette évolution ouvre la voie à la naissance des premiers orchestres modernes et, plus tard, au développement de la musique symphonique vietnamienne.
L’héritage français le plus durable n’est donc pas un style musical particulier, mais l’introduction de nouvelles infrastructures, de nouveaux outils pédagogiques et d’une autre manière de composer, d’interpréter et d’écouter la musique. C’est dans ce contexte qu’émerge progressivement la tân nhạc, la « nouvelle musique » vietnamienne : des chansons utilisant harmonie, orchestration et instruments occidentaux, tout en conservant la langue vietnamienne, la poésie locale et une sensibilité profondément ancrée dans l’histoire du pays.
L’influence américaine : Saïgon, rock, soul et culture urbaine
Au XXe siècle, en particulier dans les années 1960–1970, Saïgon devient un carrefour où se croisent rock, soul, funk, blues, jazz et pop. Les bases militaires américain, les radios, les clubs et les studios introduisent des sons, des instruments et des formes étrangères.
L’essentiel n’est pourtant pas la copie. Les paroles, les thèmes et les voix racontent des réalités vietnamiennes : guerre, séparation, ville, exil, fragilité du quotidien. La guitare électrique, la batterie et l’orgue se mêlent à la prosodie vietnamienne, produisant des couleurs nouvelles. Aujourd’hui, des groupes comme Saigon Soul Revival ne rejouent pas seulement “du vieux rock” : ils réactivent une mémoire sonore précise, celle d’un Sud urbain, populaire et ouvert, pris dans une histoire tourmentée.
Quand les guerres deviennent des rencontres culturelles
Les guerres auraient pu rompre le fil de la musique vietnamienne ; elles l’ont surtout transformé. Invasions, occupations, conflits, destructions et exils ont aussi provoqué des circulations de sons, d’instruments, de répertoires et de pratiques. Les formes traditionnelles n’ont pas disparu : elles ont gardé leurs codes propres, tout en accueillant de nouveaux courants introduits puis vietnamisés. Les formes importées ne les ont pas recouvertes ; elles se sont ajoutées à elles, parfois en tension, parfois en dialogue. La musique vietnamienne contemporaine est ainsi l’héritière de couches superposées, et non d’une identité figée.
Une playlist pour entendre le Vietnam d’aujourd’hui
Après ce voyage, la playlist prend un autre sens. Elle n’est pas un résumé complet de la musique vietnamienne. Ce serait impossible. Elle est une porte d’entrée : quelques artistes pour entendre comment les couches anciennes, régionales et modernes continuent de vivre.
Lê Cát Trọng Lý : une folk vietnamienne intime
Lê Cát Trọng Lý représente une folk vietnamienne contemporaine, souvent acoustique, portée par la guitare ou le piano, mais surtout par une manière très personnelle de faire respirer les mots. Sa musique ne cherche pas à impressionner. Elle crée un espace d’écoute presque intérieur.
Il ne faut pas la réduire à une région ni lui attribuer une influence française directe sans source solide. Ce qui compte chez elle, c’est plutôt la rencontre entre une forme moderne, une écriture intime et une sensibilité vietnamienne faite de silence, de poésie et de mémoire.
Ngô Hồng Quang : traditions et modernité
Ngô Hồng Quang travaille autrement. Sa musique fait dialoguer les traditions populaires, les instruments vietnamiens, les chants issus de différentes communautés et des langages contemporains. Il ne s’agit pas simplement de jazz. Il s’agit d’un passage entre les mondes.
Dans son univers, la tradition n’est pas enfermée dans une vitrine. Elle circule, elle se transforme, elle rencontre d’autres musiciens, d’autres scènes, d’autres écritures. C’est une manière très actuelle de montrer que la musique traditionnelle vietnamienne n’est pas seulement un patrimoine à conserver, mais une matière vivante.
Hà Nội Duo : entre racines vietnamiennes et monde contemporain
Hà Nội Duo, projet de Nguyên Lê et Ngô Hồng Quang, est un exemple fort de rencontre entre racines vietnamiennes, jazz, rock, folklore et langage international. Le titre même du projet évoque Hà Nội, mais il ne faut pas l’entendre seulement comme un lieu. Il peut aussi être compris comme une image : celle d’une mémoire vietnamienne qui dialogue avec le monde.
La guitare, les programmations, les instruments traditionnels, la voix et les textures contemporaines ne s’opposent pas. Elles construisent un espace où l’ancien et le moderne ne se regardent plus de loin. Ils jouent ensemble.
Saigon Soul Revival : la mémoire sonore du Sud
Avec Saigon Soul Revival, on entre dans une autre mémoire : celle du Sud urbain, électrique, populaire, lié à Saïgon avant 1975. Rock, soul, funk, blues et nhạc vàng deviennent ici les traces d’un moment culturel intense, longtemps peu visible à l’international.
Écouter Saigon Soul Revival, ce n’est pas seulement écouter une reprise vintage. C’est entendre comment une ville a absorbé des sons venus d’ailleurs et les a transformés en une couleur vietnamienne du Sud : plus directe, plus scénique, plus électrique, mais traversée par l’histoire.
Ecouter le Vietnam autrement
La musique vietnamienne n’est pas seulement un patrimoine. C’est une conversation continue entre traditions, régions et influences venues d’ailleurs. Elle a traversé les rites anciens, les villages, les cours, les théâtres, les villes, les guerres, les radios, les scènes et les diasporas. Ce qui la rend précieuse, ce n’est pas seulement sa diversité, mais sa capacité à transformer ce qu’elle rencontre sans perdre sa voix.
Chez Trà Art, nous ne partageons pas seulement des histoires de thé. Le thé est une porte d’entrée vers une culture plus vaste : ses paysages, ses gestes, ses arts, ses fêtes, ses mémoires et ses musiques. Parler de musique vietnamienne, c’est donc continuer le même chemin : faire découvrir le Vietnam dans toute sa profondeur, au-delà d’un produit ou d’une image figée. Une playlist, comme une tasse de thé, ne cherche pas à tout expliquer : elle invite simplement à ralentir, à écouter, et à entrer autrement dans le Vietnam.
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