La Fête de la Mi-Automne est célébrée dans plusieurs pays d’Asie. Au Vietnam, elle s’appelle Tết Trung Thu. En Chine, elle est connue sous le nom de Zhong Qiu Jie. En Corée, elle prend la forme de Chuseok. Au Japon, elle devient Tsukimi, la contemplation de la lune.
À première vue, ces fêtes semblent proches : une pleine lune d’automne, une date liée au calendrier lunaire, des familles réunies, des offrandes, des gâteaux, des lanternes, une pensée de gratitude envers la nature et les générations précédentes.
Mais chaque pays ne regarde pas la lune de la même manière.
En Chine, la lune est habitée par les récits de Chang’e et du lapin de jade. En Corée, elle accompagne le souvenir des ancêtres et la gratitude des récoltes. Au Japon, elle invite à la contemplation silencieuse. Au Vietnam, elle descend dans la rue, entre les mains des enfants, dans le bruit des tambours, les lanternes, les gâteaux de lune et le thé partagé.
La Fête de la Mi-Automne n’est donc pas seulement une fête asiatique autour de la lune. C’est une manière de comprendre comment plusieurs cultures peuvent partir d’un même astre, d’une même saison, d’un même calendrier, et créer des formes très différentes de mémoire, de joie et de transmission.
Une fête de la Mi-Automne, des saisons et des récoltes
La Fête de la Mi-Automne a lieu le 15e jour du 8e mois lunaire, un moment traditionnellement associé à la pleine lune d’automne. Cette date appartient à une manière ancienne de mesurer le temps : non pas seulement par des chiffres écrits dans un calendrier, mais par l’observation du ciel, des cycles de la lune et du retour des saisons.
La lune était un repère visible. Elle grandissait, disparaissait presque, puis revenait pleine. Elle éclairait les nuits, marquait le passage du temps et accompagnait les activités agricoles. Dans de nombreuses sociétés anciennes, regarder la lune, c’était aussi apprendre à lire le rythme du monde.
Mais en Asie de l’Est, les calendriers traditionnels ne sont pas seulement lunaires. Ils sont souvent lunisolaires : ils suivent les phases de la lune pour organiser les mois, tout en restant liés au soleil, aux saisons et aux récoltes.
En Chine : Zhong Qiu Jie, la lune comme récit mythologique et familial
En Chine, la Fête de la Mi-Automne, ou Zhong Qiu Jie, est l’une des grandes fêtes traditionnelles. Elle est profondément liée à la réunion familiale, à la contemplation de la lune et aux gâteaux de lune.
La pleine lune symbolise l’unité. Sa forme ronde évoque la famille réunie, la complétude, le retour au cercle. C’est pourquoi les gâteaux de lune, eux aussi ronds, sont devenus l’un des symboles centraux de la fête.
Mais la lune chinoise est aussi une lune habitée par les récits. L’une des légendes les plus connues est celle de Chang’e, la déesse de la lune, associée à son époux Hou Yi et à l’élixir d’immortalité. À ses côtés apparaît souvent le lapin de jade, figure lunaire liée à la compassion, au sacrifice et à l’immortalité.
Dans cette tradition, regarder la lune ne signifie donc pas seulement admirer un astre. C’est entrer dans un monde de mythes, de séparation, d’amour, de manque et de mémoire.
Aujourd’hui encore, Zhong Qiu Jie garde cette double dimension : familiale et symbolique. On se réunit, on admire la lune, on partage des mooncakes, on offre des coffrets de gâteaux à la famille, aux proches, aux collègues ou aux partenaires professionnels. Dans certaines régions, d’autres mets de saison, comme le taro ou le crabe poilu, peuvent également accompagner la fête.
La lune chinoise est donc une lune de récit, de réunion et de représentation sociale.
Au Vietnam : Trung Thu, la lune comme fête de l’enfance
Au Vietnam, Tết Trung Thu partage avec la Chine plusieurs éléments : la date lunaire, les gâteaux de lune, les lanternes, l’idée de réunion familiale et la pleine lune d’automne.
Mais le centre émotionnel de la fête est différent.
Au Vietnam, Trung Thu est aussi appelé Tết Thiếu Nhi, la fête des enfants. Les enfants ne sont pas simplement présents dans la fête : ils en sont le cœur vivant. Ils portent les lanternes, suivent les défilés, regardent la danse du lion, reçoivent des gâteaux, des jouets, des masques, et sentent que cette nuit leur appartient un peu plus que les autres.
La fête devient alors lumineuse, sonore, collective. Les rues s’animent. Les tambours résonnent. Les lanternes avancent dans la nuit. La danse du lion, ou múa lân, apporte une énergie presque théâtrale : mouvements acrobatiques, rythme des percussions, excitation des enfants, joie du quartier.
La lune vietnamienne est aussi liée à la légende de Chú Cuội, personnage populaire associé au banian magique et à la lune. Dans l’imaginaire vietnamien, les lanternes des enfants peuvent être vues comme une manière d’éclairer la nuit, de guider, de participer au conte.
Cette fête n’est donc pas seulement une contemplation. Elle est mouvement. Elle est voix. Elle est enfance.
Dans les souvenirs de Vân, cette fête commence toujours par une attente : celle des lanternes, des gâteaux, de la pleine lune et de cette nuit où les enfants sentent que quelque chose d’important va se passer. C’est souvent par cette lumière d’enfance que la culture vietnamienne entre dans la mémoire.
En Corée : Chuseok, la lune des ancêtres et des récoltes
En Corée, la fête associée à cette période s’appelle Chuseok. Elle est l’une des grandes fêtes familiales de l’année. Comme Trung Thu et Zhong Qiu Jie, elle est liée au calendrier lunaire, à l’automne et aux récoltes. Mais son accent culturel est différent.
Chuseok est d’abord une fête de gratitude envers les ancêtres. Les familles se réunissent, rendent hommage à leurs aînés disparus, visitent parfois les tombes familiales et préparent des plats rituels. Le rite appelé charye occupe une place importante : on y présente des offrandes, souvent liées à la récolte, avant de partager le repas en famille.
L’un des aliments emblématiques de Chuseok est le songpyeon, un petit gâteau de riz souvent façonné en demi-lune. Sa forme est très intéressante : là où le gâteau de lune chinois ou vietnamien évoque souvent la rondeur de la pleine lune, le songpyeon coréen rappelle plutôt une lune en devenir, une promesse, une croissance.
La lune de Chuseok n’est donc pas seulement la lune de la réunion. Elle est aussi celle de la filiation. Elle regarde vers ceux qui ont précédé. Elle relie la récolte présente à la mémoire familiale.
En Corée, la Mi-Automne devient ainsi une fête de gratitude, de racines et de continuité.
Au Japon : Tsukimi, contempler la lune avec sobriété
Au Japon, la tradition liée à la pleine lune d’automne s’appelle Tsukimi, littéralement “contemplation de la lune”.
Ici, l’atmosphère change encore. Tsukimi n’a pas la même énergie sonore que Trung Thu au Vietnam, ni la même ampleur familiale que Chuseok en Corée. C’est une fête plus contemplative, plus sobre, presque méditative.
On prépare des offrandes pour la lune : des tsukimi dango, boulettes de riz rondes qui rappellent la pleine lune, ainsi que des produits de saison comme les châtaignes, les patates douces ou l’edamame. On dispose aussi souvent des susuki, herbes de pampas, symboles de récolte et de protection.
La lune japonaise est une lune que l’on regarde longuement. Elle invite à ralentir, à observer la beauté d’un instant, à sentir le passage des saisons. Là où le Vietnam fait descendre la lune dans la rue, le Japon laisse la lune suspendue dans le silence.
Cette différence est précieuse. Elle montre que la Fête de la Mi-Automne ne se réduit pas à un ensemble de symboles fixes. Elle peut être festive, familiale, rituelle, poétique ou contemplative selon les cultures.
À Singapour, Taïwan, Hong Kong et ailleurs : une fête devenue urbaine et contemporaine
Dans d’autres territoires d’Asie, notamment à Singapour, Taïwan, Hong Kong, Macao ou en Malaisie, la Fête de la Mi-Automne prend souvent une forme plus urbaine.
Les lanternes deviennent de grandes installations lumineuses. Les quartiers chinois organisent des marchés, des spectacles, des défilés, des dégustations de mooncakes et des événements nocturnes. Les familles continuent de se réunir, mais la fête entre aussi dans l’espace public, dans les vitrines, les rues, les parcs, les jardins et les grands décors lumineux.
À Taïwan, la réunion familiale reste très importante, mais la fête a aussi développé des pratiques contemporaines, comme les barbecues en famille ou entre amis. À Singapour, la fête s’exprime souvent par les lanternes, les mooncakes, les promenades nocturnes et les grandes célébrations dans les lieux publics.
La ville transforme alors la pleine lune en spectacle collectif.
Ce mouvement montre une autre évolution : les fêtes traditionnelles ne restent pas figées. Elles changent avec les sociétés. Les mooncakes peuvent devenir plus modernes, les lanternes plus créatives, les événements plus scénographiés. Mais au centre, il reste souvent la même idée : se retrouver sous la lune.
Gâteaux de lune et thé : le goût du partage
Dans plusieurs pays d’Asie, les gâteaux occupent une place importante pendant la Fête de la Mi-Automne. Leur forme, leur texture et leur manière d’être partagés disent beaucoup de la culture qui les porte.
En Chine, les mooncakes sont souvent associés à la réunion familiale, au prestige du cadeau et à une grande diversité régionale de garnitures. On trouve des versions à la pâte de lotus, au haricot rouge, au jaune d’œuf salé, aux noix, au jambon ou à des créations plus contemporaines.
Au Vietnam, les gâteaux de lune sont généralement connus sous deux formes principales : bánh nướng, gâteau cuit au four, et bánh dẻo, gâteau à la texture plus souple. Ils sont offerts, partagés en famille et souvent dégustés avec du thé.
C’est ici que le thé prend une place très intéressante.
Un gâteau de lune est dense, sucré, parfois riche en graines, en pâte de haricot, en fruits confits ou en jaune d’œuf salé. Le thé vient équilibrer cette richesse. Il nettoie le palais, allège la texture, prolonge le goût et transforme le gâteau en véritable moment de dégustation.
Vân aime particulièrement cette manière de savourer les gâteaux de lune avec le thé. Pour elle, le thé ne sert pas seulement à accompagner le gâteau : il en révèle les parfums, adoucit le sucre, fait apparaître les nuances de la farce et rend chaque bouchée plus profonde. Le gâteau devient moins lourd, plus lisible, presque plus vivant.
Chez les familles vietnamiennes, boire le thé avec le gâteau de lune n’est donc pas seulement une question de goût. C’est une manière de ralentir. On coupe le gâteau en petites parts. On partage. On infuse. On regarde la lune. Le thé donne au sucre une respiration.
Lanternes : une lumière commune, des mémoires différentes
Les lanternes existent dans plusieurs traditions de la Mi-Automne. Elles éclairent la nuit, accompagnent la pleine lune et transforment l’espace ordinaire en espace de fête.
Mais leur sens change selon les cultures.
En Chine, les lanternes sont souvent associées à la beauté nocturne, à la prospérité et aux célébrations publiques. Elles décorent les rues, les temples, les parcs, les quartiers festifs. À Hong Kong, Singapour ou Taïwan, elles deviennent parfois de véritables architectures lumineuses.
Au Vietnam, la lanterne est plus directement liée à l’enfance. La lanterne étoile, les lanternes en papier coloré, les défilés d’enfants et les chansons de Trung Thu donnent à la lumière une dimension populaire et affective. Elle n’est pas seulement décorative : elle est portée à la main, dans la rue, par les enfants.
Pour Vân, c’est l’une des images les plus fortes de son enfance au Vietnam : sortir le soir avec les enfants du quartier, porter sa lanterne, suivre les lumières, partager le plateau de fête et vivre ce moment que l’on appelle phá cỗ rước đèn.
Ce n’était pas seulement une promenade. C’était une joie collective, simple et profonde, où chaque enfant avait l’impression de tenir un petit morceau de lune entre ses mains.
Cette image, Vân ne l’a jamais oubliée. C’est aussi cet esprit qu’elle souhaite faire revivre à Paris lors de l’Atelier de la Pleine Lune 2026 : non pas seulement expliquer Trung Thu, mais permettre aux participants d’en ressentir la lumière, le partage et la mémoire vivante.
Ce que le Vietnam apporte de singulier à cette grande fête asiatique
Comparer les traditions de la Mi-Automne en Asie ne sert pas à dire quelle fête est la plus ancienne ou la plus authentique. Ce serait une manière trop pauvre de regarder la culture.
La vraie richesse est ailleurs : comprendre comment une même structure — une pleine lune, un calendrier lunisolaire, une saison de récolte, un gâteau rond, une réunion familiale — peut donner naissance à des expressions très différentes selon les sociétés.
En Chine, la lune devient récit mythologique et symbole de réunion.
En Corée, elle rappelle les ancêtres et la gratitude des récoltes.
Au Japon, elle invite à la contemplation et à la beauté du passage des saisons.
Dans les grandes villes d’Asie, elle devient lumière, marché, spectacle et créativité contemporaine.
Au Vietnam, elle garde une force particulière : celle de l’enfance, du lien vivant, du thé partagé et des lanternes portées dans la nuit.
C’est cette singularité que Nuage Sauvage et Trà Art souhaitent transmettre à Paris.
Non pas pour enfermer Trung Thu dans une image folklorique, mais pour montrer qu’une tradition peut rester vivante quand elle est vécue par les mains, le goût, la mémoire et le partage.
Conclusion : une même lune, plusieurs mémoires
La Fête de la Mi-Automne nous rappelle qu’un même astre peut rassembler plusieurs peuples sans effacer leurs différences.
Sous la même pleine lune, la Chine raconte Chang’e.
Sous la même pleine lune, la Corée honore les ancêtres.
Sous la même pleine lune, le Japon contemple le silence de l’automne.
Sous la même pleine lune, les villes d’Asie allument leurs lanternes.
Sous la même pleine lune, le Vietnam laisse les enfants porter la lumière.
Et entre toutes ces traditions, il y a toujours quelque chose de commun : la gratitude envers la saison, le désir de réunion, le goût du partage, la mémoire familiale et cette ancienne intuition que la lune nous relie à plus grand que nous.
Au Vietnam, cette intuition prend une forme très simple : un gâteau coupé en petites parts, une tasse de thé chaud, une lanterne dans la main d’un enfant. La lumière n’a de sens que lorsqu’elle est partagée.
















